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Victor HUGO
PROMONTORIUM SOMNII (I) Je me rappelle qu'un soir d'été, il y a longtemps de cela, en 1834,
j'allai à l'Observatoire. Je parle de Paris, où j'étais alors.
J'entrai. La nuit était claire, l'air pur, le ciel serein, la lune à son
croissant ; on distinguait à l'oeil nu la rondeur obscure modelée, la
lueur cendrée. Arago était chez lui, il me fit monter sur la
plate-forme. Il y avait là une lunette qui grossissait quatre cents fois;
si vous voulez vous faire une idée de ce que c'est qu'un grossissement de
quatre cents fois, représentez-vous le bougeoir que vous tenez à la main
haut comme les tours de Notre-Dame; Arago disposa la lunette, et me dit :
regardez. Je regardai. J'eus un mouvement de désappointement. Une espèce de trou dans
l'obscur, voilà ce que j'avais devant les yeux ; j'étais comme un homme
à qui l'on dirait : regardez, et qui verrait l'intérieur d'une bouteille
à l'encre. Ma prunelle n'eut d'autre perception que quelque chose comme une
brusque arrivée de ténèbres. Toute ma sensation fut celle que donne
à l'oeil dans une nuit profonde la plénitude du noir. Je ne vois
rien, dis-je. Un
instant après, Arago poursuivit : - vous venez de faire un voyage. C'était là en effet le résultat du grossissement de quatre cents
fois. J'avais, grâce à la lunette, fait sans m'en douter cette enjambée,
quatre-vingt-neuf mille sept cent soixante-quinze lieues en une seconde.
Du reste, cet effrayant et subit rapprochement de la planète ne me
faisait aucun effet. Le champ du télescope étant trop étroit pour
embrasser la planète entière, la sphère ne s'y dessinait pas, et ce que
j'en voyais, si j'en voyais quelque chose, n'était qu'un segment
obscur. Arago, comme il me l'expliqua ensuite, avait dirigé le télescope
vers un point de la lune qui n'était pas encore éclairé. Je repris : - Je ne
vois rien. Je suivis
l'exemple de Dante vis-à-vis de Virgile. J'obéis. Puis la visibilité augmenta, on ne sait quelles arborescences se
ramifièrent, il se fit des compartiments dans cette lividité, le pâle
à côté du noir, de vagues fils insaisissables marquèrent dans ce que
j'avais sous les yeux des régions et des zones comme si l'on voyait des
frontières dans un rêve. Pourtant tout demeurait indistinct, et il
n'y avait d'autre différence que du blême au sombre. Confusion dans
le détail, diffusion dans l'ensemble ; c'était toute la quantité de
contour et de relief qui peut s'ébaucher dans de la nuit. L'effet de
profondeur et de perte du réel était terrible. Et cependant le réel était
là. Je touchais les plis de mon vêtement, j'étais, moi. Eh bien, cela
aussi était. Ce songe était une terre. Probablement, on – qui ? –
marchait dessus ; on allait et venait dans cette chimère ; ce centre
conjectural d'une création différente de la nôtre était un récipient
de vie ; on y naissait, on y mourait peut-être ; cette vision était
un lieu pour lequel nous étions le rêve. Ces hypothèses compliquant une
sensation, ces ébauches de la pensée essayée hors du connu, faisaient
un chaos dans mon cerveau. Cette impression, c'est l'inexplicable. Qui ne l'a pas éprouvée
ne saurait s'en rendre compte. De tout cela à être un univers, il y a du chemin. Si les
religions ôtent sa vraie poésie à la lune, les sciences n'ont nul souci
de la lui rendre ; la véritable science, par dédain de l'hypothèse, la
fausse science par recherche des panacées et des pierres philosophales.
La lune, pour l'astrologue, c'est le signe sous lequel il y a dans le
nouveau-né mâle trop de sang de femme, et dans le nouveau-né femelle
trop de sang d'homme ; d'où l'hermaphrodite et l'androgyne et les faux
sexes ; et la lune crée sur la terre Sodome. Pour l'alchimiste, c'est
l'argent, luna, lumen minus, le soleil étant l'or. Pour les savants
positifs et pratiques, c'est une force, faisant coïncider avec ses
syzygies les hautes et basses marées ; Newton la calcule, la latitude
de la lune est la mesure des angles des noeuds et ne passe jamais cinq
degrés ; Hook tâte sa chaleur, et lui trouve si peu de calorique et
de clarté qu'il faudrait cent quatre mille trois cent soixante-huit
pleines lunes pour équivaloir au soleil à midi. La lune n'a guère moins
à se plaindre de l'astronome qui la fait chiffre que de l'astrologue qui
la fait chimère. Ajoutez à cela la soeur d'Apollon, la chaste déesse,
etc. Les poètes ont créé une lune métaphorique et les savants une lune
algébrique. La lune réelle est entre les deux. C'est cette lune-là que j'avais sous les yeux. ….. Je le répète,
l'impression est étrange. On a vaguement dans l'esprit toutes les choses
que je viens de dire, et d'autres de même sorte ; c'est ce qu'on appelle
la science de la lune, on roule cela confusément en soi, et puis par
aventure on rencontre un télescope, et cette lune, on la voit, et cette
figure de l'inattendu surgit devant vous, et vous vous trouvez face à
face dans l'ombre avec cette mappemonde de l'Ignoré. L'effet est
terrifiant. Autre chose que nous tout près de nous. L'inaccessible presque
touché. L'invisible vu. Il semble qu'on n'ait que la main à étendre.
Plus on regarde, plus on se convainc que cela est, moins on y croit. Loin
de se calmer, l'étonnement augmente. Est-il vrai que cela soit ? Ces pâleurs,
ce sont peut-être des mers ; ces noirceurs, ce sont peut-être des
continents. Cela semble impossible, et cela est…. On a le vertige de cette suspension d'un univers dans le vide.
Nous aussi, nous sommes comme cela en l'air. Oui, cette chose est. Il
semble qu'elle vous regarde. Elle vous tient. La perception du phénomène
devient de plus en plus nette ; cette présence vous serre le coeur ;
c'est l'effet des grands fantômes. Le silence accroît l'horreur. Horreur
sacrée. Il est étrange d'entrevoir une telle chose et de n'entendre
aucun bruit. Et puis, cette chose se meut. Le mouvement déplace
les linéaments. L'obscurité se complique d'effacement. L'énorme
simulacre se défait et se recompose. Impossible de détacher ses yeux de
ce monde spectre. Quel deuil ! Quelle brume de gouffre ! quelle ombre !
cela n'est peut-être pas. Tout à coup, j'eus un soubresaut, un éclair flamboya, ce
fut merveilleux et formidable, je fermai les yeux d'éblouissement. Je
venais de voir le soleil se lever dans la lune. L'éclair fit une rencontre, quelque chose comme une cime peut-être,
et s'y heurta, une sorte de serpent de feu se dessina dans cette
noirceur, se roula en cercle et resta immobile ; c'était un cratère
qui apparaissait. A quelque distance, un autre éclair, une autre
couleuvre de lumière, un autre cercle ; deuxième cratère. Le premier
est le volcan Messala, me dit Arago ; le deuxième est le Promontorium
Somnii. Puis successivement resplendirent , comme les couronnes de flamme
que porte l'ombre, comme les margelles de braise des puits de l'abîme, le
mont Proclus, le mont Céomèdes, le mont Petavius, ces vésuves et ces
etnas de là-haut ; puis une pourpre tumultueuse courut au plus noir
de ce prodigieux horizon, une dentelure de charbons ardents se hérissa,
et se fixa, ne remuant plus, terrible. C'est une chaîne des Alpes lunaires, me dit Arago. Cependant les
cercles s'agrandissaient, s'élargissaient, se mêlaient par les bords,
s'exagéraient jusqu'à se confondre tous ensemble ; des vallées se
creusaient, des précipices s'ouvraient, des hiatus écartaient leurs lèvres
que débordait une écume d'ombre, des spirales profondes s'enfonçaient,
descentes effrayantes pour le regard, d'immenses cônes d'obscurité se
projetaient, les ombres remuaient, des bandes rayons se posaient comme des
architraves d'un piton à l'autre, des noeuds de cratères faisaient des
froncements autour des pics, toutes sortes de profils de fournaise
surgissaient pêle-mêle, les uns fumée, les autres clarté ; des caps,
des promontoires, des gorges, des cols, des plateaux, de vastes plans
inclinés, des escarpements, des coupures, s'enchevêtraient mêlant leurs
courbes et leurs angles ; on voyait la figure des montagnes. Cela existait
magnifiquement. Là aussi la grande parole venait d'être dite ; fiat lux.
La lumière avait fait de toute cette ombre soudain vivante quelque chose
comme un masque qui devient visage. Partout l'or, écarlate, des
avalanches de rubis, un ruissellement de flamme. On eût dit que
l'aurore avait brusquement mis le feu à ce monde de ténèbres. Arago m'expliqua, ce qui du reste se comprenait de soi-même, que,
tandis que je regardais, le mouvement propre de la lune avait tourné peu
à peu vers le soleil la lisière de la partie obscure, de sorte qu'à un
moment donné le jour y avait fait son entrée. Cette vision est un
de mes plus profonds souvenirs.
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Questions
de réflexion. Quelques pistes. 1.Présentez sous forme d’un tableau l’évolution
de la perception de la Lune par Victor Hugo. Expliquez
dans chaque cas les raisons de cette perception. 2.Commentez en les expliquant ou en les
modifiant les parties en italique gras du texte. 3.Que pensez-vous de l’explication proposée
par le dernier paragraphe ? 4.La monture de la lunette était-elle entraînée ? 5.Relevez alors les problèmes posés par une
observation à 400 fois de la Lune avec une lunette en utilisant les
termes du texte. 6.Montrez en particulier comment Victor Hugo
tente de retraduire l’effet de déplacement dû au mouvement diurne. 7.Cherchez maintenant quelles peuvent être
les dates possibles de cette observation astronomique en utilisant un
logiciel de planétarium.
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